Clôture du Colloque sur les 50 ans de la coopération France-Québec

Clôture du Colloque sur les 50 ans
de la coopération France-Québec

Intervention
du ministre d’état,
ministre des Affaires étrangères
et Européennes,
Alain Juppé

(Paris, 4 octobre 2011)



Monsieur le Premier ministre, Cher Jean Charest,

Monsieur l’Ambassadeur,

Madame la Consule générale,

Messieurs les Présidents de la Commission franco-québécoise des lieux de mémoire communs, Cher André Dorval, Cher Pierre-André Wiltzer,

Mesdames, Messieurs,

Chers Amis,

Il y a 50 ans, presque jour pour jour, le 5 octobre 1961, en présence du ministre d’État André Malraux, le Premier ministre du Québec Jean Lesage inaugurait la Maison du Québec à Paris, qui allait bientôt devenir la Délégation générale du Québec.

Il y a 50 ans, à travers cet acte fondateur, le vieux pays et la belle province renouaient des liens estompés par le temps et donnaient un nouveau souffle à leur relation unique, fruit d’une destinée commune.

Aujourd’hui, je suis très heureux, Cher Jean Charest, que cet anniversaire me donne l’occasion de vous accueillir ici, au ministère des Affaires étrangères et européennes, et de rendre hommage à travers vous au Québec tout entier - travers vous tout particulièrement, car ce sont des liens d’amitié qui nous lient.

Vous connaissez mon attachement pour cette terre à la fois si familière et si différente où j’ai passé avec ma femme et mes enfants l’année la plus heureuse de ma vie. Là-bas, j’ai découvert un peuple généreux, hospitalier et volontaire, qui fait vivre de l’autre côté de l’Atlantique avec une créativité et une combativité sans pareilles les valeurs et la langue que nous avons en partage. J’ai découvert une société moderne, où le vivre ensemble est un choix quotidien et où chacun, quelle que soit sa culture, participe pleinement à la vie du pays. J’ai découvert une économie dynamique et responsable, où la croissance et le respect de l’environnement se conjuguent et où le développement durable est le meilleur moteur de l’innovation.

Là-bas, je me suis nourri d’un autre regard sur le monde et sur la politique et j’ai mesuré combien quatre siècles d’histoire partagée ont donné à la relation entre la France et le Québec une identité singulière.

Cette histoire partagée, la Commission franco-québécoise des lieux de mémoire communs en met en lumière les principaux jalons - et je voudrais rendre hommage à l’engagement qui est le vôtre, Messieurs les Présidents, pour remplir cette mission.

Fidèle à la pensée de Pierre Nora, fidèle à la devise du Québec - « je me souviens » - comme à la conviction si profondément ancrée dans la nation française et québécoise que la mémoire est au cœur de notre identité, elle effectue un travail remarquable pour recenser les lieux de mémoire qui forment notre héritage commun. Vous en découvrirez certains au cours de votre visite, Cher Jean Charest, notamment à Saint-Germain-des-Prés, entre l’hôtel de la rue Saint-Benoît, où séjournait Félix Leclerc, et la fontaine du Québec restaurée. Mais il y en a bien d’autres, comme les quais de ma ville de Bordeaux où embarquèrent ces hommes et ces femmes venus des campagnes de France pour gagner une terre immense et sauvage et où tout était à construire - nous les avions arpentés ensemble en 2008 à l’occasion de votre venue dans le cadre du 400ème anniversaire de la ville de Québec, avec laquelle Bordeaux est jumelée.

Chacun de ces lieux célèbre un chapitre de la grande épopée franco-québécoise : l’épopée de Samuel de Champlain et des premiers colons, qui franchirent l’océan, guidés par le goût de l’aventure et le rêve d’une vie meilleure ; l’épopée de leurs successeurs qui, sous l’impulsion de grandes figures tutélaires comme François de Laval ou le capitaine Belveze, commandant de la Capricieuse, jetèrent des ponts solides et durables entre nos deux peuples.

En quatre siècles, le destin a parfois pu nous éloigner. Mais nos cœurs ont continué à battre à l’unisson dans les grands rendez-vous de notre histoire commune.

Je pense au Débarquement en Normandie et au régiment de la Chaudière, qui fut avec le commando Kieffer la seule unité francophone à participer aux opérations. Aux soldats québécois tombés pour défendre notre liberté, la France exprime sa reconnaissance éternelle.

J’ai à l’esprit le Général de Gaulle, fendant la foule aux côtés de Jean Lesage, à la rencontre des acteurs de la « révolution tranquille ». Aujourd’hui, cet « immense effort de progrès, de développement, et par conséquent d’affranchissement », pour citer les mots du Général, permet au Québec de résister face à la crise et d’incarner aux yeux du monde une modernité respectueuse de l’homme et de l’environnement.

Je pense au président Sarkozy s’exprimant devant l’Assemblée nationale du Québec, le 17 octobre 2008, à l’occasion du 400ème anniversaire de la ville de Québec : « la France, avait-il rappelé, sait au fond d’elle-même qu’au sein du grand peuple canadien, il y a la Nation québécoise avec laquelle elle entretient une relation d’affection comme il en existe entre les membres d’une même famille ». Cette relation directe et privilégiée de notre pays avec la nation québécoise au sein d’un Canada uni, personne aujourd’hui n’en conteste la légitimité. Nos amis canadiens ont bien compris que notre proximité avec nos frères québécois est un atout majeur pour le partenariat entre nos deux pays.

Mais si la relation franco-québécoise se nourrit d’affection et de complicité, si le Québec occupe depuis toujours une place privilégiée dans le cœur des Français, ce n’est pas simplement parce que nos deux peuples sont frères. Ce n’est pas simplement parce que nous partageons une même langue.

C’est aussi parce que les Québécois, qui vivent depuis plus de quatre siècles au carrefour de deux mondes, au contact étroit du monde anglo-saxon, ont su préserver leur identité et l’esprit pionnier de leurs origines.

C’est surtout parce qu’au-delà des vicissitudes de l’histoire, nos deux peuples partagent un même dessein, une même vision du monde : un monde où les cultures ne sont jamais aussi vigoureuses que lorsqu’elles dialoguent au lieu de s’affronter, un monde où les identités ne sont jamais aussi fortes que lorsqu’elles s’ouvrent les unes aux autres au lieu de se replier sur soi, un monde où l’innovation et l’esprit de frontière ne sont jamais aussi puissants que lorsque qu’ils prennent appui sur des racines profondes et sur un héritage assumé et préservé. C’est cette conviction qui, il y a 50 ans, animait le Général de Gaulle et le Premier ministre Jean Lesage, artisans visionnaires des retrouvailles franco-québécoises.

C’est cette même conviction qui a permis à notre relation de devenir ce qu’elle est aujourd’hui : « une relation audacieuse », pour reprendre la formule qui accompagne la célébration du cinquantenaire de la présence diplomatique du Québec en France.

Nous pouvons être fiers du chemin parcouru en 50 ans. Forts de l’enthousiasme de Paul Gérin-Lajoie, de Georges-Émile Lapalme, et bien sûr de René Levesque et d’André Malraux, qui furent les premiers piliers de la relation franco-québécoise contemporaine, nous avons su doter notre partenariat de fondations solides et de liens toujours plus denses.

Grâce à l’Office franco-québécois pour la jeunesse, créé dès 1968, près de 150.000 jeunes Français et Québécois, étudiants ou stagiaires, ont connu une expérience internationale unique. Cette mobilité, il nous faut continuer à l’encourager, car elle nous permet d’enrichir et de diversifier notre partenariat. Nous voulons aujourd’hui l’ouvrir à des séjours communs dans des pays-tiers.

Notre coopération culturelle est plus dynamique que jamais. Elle s’oriente désormais vers les aspects les plus novateurs de la création contemporaine. Je pense au dramaturge Wajdi Mouawad, qui est aujourd’hui l’auteur francophone le plus joué dans le monde et dont la trilogie a été donnée en Avignon en 2009, dans une démarche exemplaire de coproduction entre la France et le Québec. Je pense aussi aux échanges qui se développent dans le domaine des arts numériques et dont nous aurons un aperçu cette semaine, avec le Festival qui s’ouvre au 104 et à la Gaîté lyrique.

Quant à nos relations économiques, elles ont atteint une densité exceptionnelle. La France est aujourd’hui le deuxième investisseur étranger au Québec, où les trois quarts des entreprises françaises présentes au Canada sont implantées. Ces 400 filiales, parmi lesquelles on compte des grands groupes comme EDF, Alstom ou Sodexo, mais aussi des dizaines de PME des secteurs de l’aéronautique, des hautes technologies et des services, représentent plus de 30 000 emplois. En sens inverse, les entreprises québécoises sont elles aussi bien représentées en France : 160 sociétés pour 10 000 emplois, avec des fleurons comme Bombardier ou SNC-Lavalin. Nous plaçons désormais de grands espoirs dans les coopérations engagées en matière de voitures électriques, grâce aux batteries fabriquées au Québec par le groupe Bolloré.

Au sein de l’Organisation internationale de la Francophonie, dont l’administrateur, Clément Duhaime, fut naguère délégué général du Québec en France, la France et le Québec constituent un moteur puissant.

Ensemble, nous conjuguons nos efforts pour permettre à la Francophonie, conformément à sa mission, de donner à corps à la solidarité active entre ses membres – au cours des derniers mois, nous nous sommes ainsi mobilisés au service des pays touchés par des catastrophes effroyables, comme Haïti, ou qui ont fait le choix de réformes politiques et économiques profondes et courageuses, comme l’Égypte ou la Tunisie.

Ensemble, nous considérons que la Francophonie est une force pour porter dans le monde les valeurs de diversité culturelle, de solidarité, de démocratie et de paix auxquelles nous sommes attachés - notre alliance a d’ailleurs été un atout majeur pour parvenir à l’adoption en 2005 de la Convention de l’UNESCO sur la protection et la promotion de la diversité culturelle. Et je me réjouis que vous ayez annoncé, cher Jean Charest, l’organisation d’un forum mondial de la langue française à Québec en 2012.

Ensemble, nous voulons continuer à mettre la Francophonie au service de l’émergence d’un monde plus équilibré, plus juste et plus solidaire, où chaque puissance puisse trouver sa place et contribuer, dans le respect de règles fixées pour tous, à relever les grands défis globaux auxquels la communauté internationale toute entière est confrontée. C’est dans cet esprit que nous nous mobilisons en faveur de la réforme de la gouvernance mondiale, et notamment de la création d’une Organisation mondiale de l’Environnement, qui je l’espère pourra progresser à l’occasion de la conférence de « Rio + 20 ».

50 ans après l’inauguration de la Maison du Québec à Paris, la coopération franco-québécoise, plus vivante que jamais, est en effet résolument tournée vers demain.

Notre partenariat est le fruit de la mémoire, mais il n’est pas signe de nostalgie. Il est construction de l’avenir. Il se nourrit d’une vision politique chaque jour renouvelée.

Aujourd’hui, je me réjouis de voir que cette coopération fait appel à des acteurs toujours plus diversifiés - collectivités locales, entreprises, centres de recherche, société civile - et s’oriente vers de nouvelles priorités :

La mobilité professionnelle, par exemple. L’Entente de reconnaissance mutuelle des qualifications professionnelles, signée en 2008, a déjà permis à des dizaines de médecins, avocats, travailleurs sociaux ou artisans français et québécois de faire reconnaître leurs compétences pour exercer leur métier de l’autre côté de l’Atlantique. Nous travaillons à améliorer encore la mise en œuvre de ces accords, afin de constituer un véritable espace de mobilité professionnelle transatlantique.

Autre exemple : la recherche, qui se nourrit des échanges entre nos universités. Les chiffres parlent d’eux-mêmes : 8.000 étudiants français au Québec, plus de mille thèses en cotutelle déjà soutenues. Les deux symposiums franco-québécois des pôles de compétitivités et des créneaux d’excellence ont permis la conclusion de dizaines d’ententes entre universités, centres de recherche et entreprises. Ces accords constituent des atouts majeurs pour progresser ensemble dans des secteurs aussi novateurs que les neurosciences ou les nanotechnologies.

Pour écrire ensemble l’avenir de notre partenariat, nous devons à mon sens agir avec deux exigences.

La première, c’est la volonté politique, dont vos travaux ont rappelé l’importance. Cette volonté se traduit depuis 1977 par des rencontres régulières, au plus haut niveau. Je peux vous dire que de notre côté, elle ne fera jamais défaut.

Elle s’incarne aujourd’hui dans le Plan Nord, ce « projet d’une génération » dédié à l’aménagement du nord du Québec que vous avez dévoilé en mai dernier, Monsieur le Premier ministre. C’est une initiative exemplaire, qui répond à une triple exigence de responsabilité : vis-à-vis de l’environnement, avec la création de parcs nationaux ; vis-à-vis des territoires, avec un accent porté sur les infrastructures, l’énergie et les communications ; vis-à-vis des populations, et en particulier des peuples autochtones, qui sont les premiers concernés par le développement de ce territoire et dont vous avez eu à cœur de prendre en compte les besoins.

Ce plan nous offre de nombreuses opportunités de renforcer notre coopération dans des secteurs aussi variés que les métaux stratégiques, les énergies renouvelables ou l’aménagement numérique. C’est l’objectif de la stratégie franco-québécoise pour le Plan Nord que nous annoncerons demain. Elle sera la nouvelle frontière de notre partenariat. Et je ne serais pas surpris que, pour les historiens à venir, les lieux de mémoire du XXIème siècle se trouvent quelque part entre Chibougamau et Kuujjuaq.

Notre deuxième exigence, c’est l’ouverture au monde, où nous avons beaucoup à apporter. Ma conviction, c’est que le Québec et la France doivent se mobiliser pour rapprocher les ensembles dont ils font partie et contribuer ainsi à la construction d’une communauté transatlantique moderne, animée par un axe francophone, dont on voit aujourd’hui toute la nécessité face à l’émergence de nouveaux centres de richesse et de puissance.

C’est la raison pour laquelle nous sommes en première ligne pour promouvoir la conclusion d’un accord économique et commercial de nouvelle génération entre l’Union européenne et le Canada.

C’est aussi dans cet esprit que nous travaillons à resserrer les liens entre les francophones d’Amérique. La création en 2008 à Québec du Centre de la Francophonie des Amériques, dont l’aménagement intérieur a été offert par la France, en témoigne, tout comme le premier appel à projets de coopération décentralisée entre collectivités françaises, québécoises et haïtiennes que nous venons de lancer. Dès la fin de l’année, cette initiative devrait permettre à des partenaires français et québécois de contribuer, ensemble, au renforcement des institutions locales haïtiennes.

Mesdames, Messieurs,

À l’heure où nous célébrons le 50ème anniversaire de notre partenariat, à vous tous qui contribuez au quotidien à faire vivre cette amitié entre nos deux peuples, je voudrais faire partager une conviction : je crois à la nécessité de développer nos échanges pour nous enrichir mutuellement de nos expériences respectives ; je crois à la force de l’héritage franco-québécois pour relever ensemble les défis auxquels nous sommes confrontés ; je crois à l’importance de notre dessein commun, dans un monde qui se transforme et où beaucoup reste à inventer ou à réinventer.

Je crois surtout à la force de l’amitié, de la fraternité et de l’esprit de famille. Sachez que pour moi, c’est toujours un immense bonheur d’être aux côtés de mes amis québécois.

Je vous remercie./.

Dernière modification : 05/10/2011

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