Témoignage de Pascale Cassagnau, inspectrice de la création, responsable des fonds audiovisuels, Centre national de arts plastiques, Ministère de la culture [en]

Synopsis rétrospectif pour une mission de prospection au Canada

(Toronto,Vancouver, Calgary/Banff),
les 5-13 décembre 2011.



« (..) Où les chasseurs de ratons
Raclent les pelleteries
Etincelant diamant
Vancouver
Où le train blanc de neige et de feux nocturnes fuit l’hiver
O Paris
Du rouge au vert tout le jaune se meurt
Paris Vancouver Hyères Maintenon New York et les Antilles
La fenêtre s’ouvre comme une orange
Le beau fruit de la lumière »
Apollinaire, Les Fenêtres, Calligrammes.

Vancouver
« Et ces trouées bleuâtres dans le vent sont les paquebots en partance pour le Klondyke, le Japon et les Grandes Indes.
Il fait si noir que je peux à peine déchiffrer les inscriptions des rues où je cherche avec une lourde valise un hôtel bon marché. »
Blaise Cendrars, West, Documentaires.

« Avril
Speaker au cour de l’année 1791, le vicomte François- René de Chateaubriand vint peut-être contempler les cataractes du Niagara. Il en publia en 1797, dans son essai « Essai historique, polotique et moral sur ces Révolutions anciennes et modernes considérées dans les rapports avec la Révolution française, une illustre description : « Elle est formée par la rivière Niagara qui sort du lac Erié et se jette dans l’Ontario ».
Michel Butor, 6810 000 litres d’eau par seconde, 1965.

« La musique la meilleure n’est pas faite pour le concert ; elle est faite pour le salon, pour le micro, pour la caméra. Elle n’est pas un acte de représentation théâtrale ».
Glenn Gould, La musique, le concert, et l’enregistrement.

« Vérité brutale :
Vous êtes plus intelligent que la télévision, et puis après ? »
Douglas Coupland, Joueur_1.

La scène canadienne ou les fondements de la modernité :

Habité par les figures historiques de la modernité que furent les grands penseurs des médias Marshall McLuhan, Glenn Gould (Toronto), et Robert Murray Schafer (Vancouver), la scène artistique de l’ouest canadien s’est constitué après la seconde guerre mondiale dans la mouvance Fluxus et des
artistes penseurs des images, utilisant les technologies électroniques, les télécommunications, la radio, avec la problématique de l’ « accès » comme préoccupation principale. C’est aussi, plus généralement, toute l’histoire du territoire canadien, de Edmonton, et Winnipeg à Halifax, Montréal, Ottawa, aux centres artistiques très actifs.

Outre une utilisation de la vidéo comme médium principal et mode de création artistique aussi bien que documentaire, les différentes scènes artistiques canadiennes ont été pionnières dans l’utilisation de la télématique, du web et des outils digitaux. En ce sens, le colloque Direct Media Association autour de l’usage des télématiques, organisé en 1979 par 22 collectifs d’artistes et associations, fut un événement représentatif de la recherche expérimentale autour des médias. L’art vidéo se développe très tôt au Canada, avec les expériences de la télévision par câble. Le Vidéographe de Montréal invite en 1971 les citadins a créer eux -mêmes leurs bandes vidéo afin de les diffuser ensuite sur tout le territoire canadien, poursuivant ainsi les recherches de Nam June Paik théorisées dans son texte Understanding Media. En 1963, L’artiste produit « Café Congo 152 Bleecker Street ou cinq ans de vieux rêves et la combinaison de la télévision électronique et de l’enregistrement sur bande vidéo deviennent réalité », dans lequel il enregistre tout ce qu’il voit et entend depuis la fenêtre d’un taxi traversant New York. Contrairement au cinéma, la vidéo ne nécessite pas de développement en laboratoire : aussi dès le soir même de son enregistrement, Nam June Paik a pu présenter sont film dans un bar.

Contemporaine de l’émergence de l’art conceptuel et l’âge de la performance, cette démocratisation du médium a participé d’une volonté des artistes de déplacer la scène de l’art à l’extérieur des galeries et des musées : dans la nature, dans les ateliers, dans les centres d’artistes autogérés, dans la rue, remettant en question la suprématie du marché de l’art et des collectionneurs. L’introduction systématique des archives et des documents dans le champ de la création est contemporaine de l’émergence des médias comme moyens et matière artistique, ainsi qu’une forte dimension transdisciplinaire. (1)

En ce sens, l’histoire de Western Front est exemplaire de cette histoire de la modernité canadienne. Né de l’initiative d’un collectif de huit artistes, Western Front a été crée à Vancouver en 1973 dans la perspective d’inventer un espace pour l’exploration et la création de nouvelles formes artistiques. Le lieu a acquis très vite une réputation internationale pour ses qualités d’innovation et d’expérimentation en matière de nouvelles technologies, de transdisciplinarité, et de dialogues entre des cultures non- occidentales.

Les artistes contemporains : images et usage du monde.

- Autour des figures internationales d’écrivains tels que William Gibson, ou Douglas Coupland, du graphiste Bruce Mau, de cinéastes tels que Atom Egoyan, David Cronenberg ou Guy Maddin, tous dignes héritiers de McLuhan et de Fluxus, la scène de l’art contemporain canadien est riche en figures d’artistes de l’image (photo, vidéo) qui investissent aussi le domaine du son. La figure de Rodney Graham est à ce titre représentative d’une scène artistique riche et diversifiée : ayant étudié l’histoire de l’art à l’Université de Colombie -Britannique et à l’Université Simon Fraser de Vancouver a développé une oeuvre composite faite de performances, de photographies, de films, de textes, de musique. Guitariste dans un groupe de musique punk alternatif, l’artiste a fondé un groupe, le Rodney Graham Band, avec lequel il revisite des genres musicaux des idiomes populaires ( rock, punk, pp, folk, électro) , en écrivant des chansons. Pratiquant une oeuvre traversée par les thèmes de la mémoire, de la répétition, de l’entropie, Rodney Graham place la réalité et ses images dans la perspective de l’illusion.

Les domaines de l’image fixe ou animée et du son, envisagés sur un mode réflexif, la prise en compte du contexte architectural et social, représentent les traits saillants de l’art contemporain canadien. A l’instar des films Videodrome ou eXistenZ de David Cronenberg, de Family Viewers d’Atom Egoyan, les artistes canadiens excellent depuis longtemps à configurer des images critiques qui sont des critiques de l’image.

Si la peinture canadienne des XVIIIème et XIXème siècles est fondamentalement d’essence réaliste (comme en témoigne l’oeuvre d’ Emily Carr) - un réalisme qui a influencé la littérature, le théâtre, la peinture, le cinéma - cette tradition documentaire incarnée par la figure de John Grierson et l’interrogation de la réalité par l’image, se poursuit dans les fictions cybernétiques de David Cronenberg. Serge Grunberg décrit ainsi son univers, à propos des films Scanners, Stéréo, Videodrome : « Le corps n’a plus d’existence réelle, il est devenu une image, une illusion et l’esprit lui-même, celui qui dans Scanners pouvait signifier un central informatique, est réduit à n’être qu’un « casque à hallucinations », un téléviseur de chair qui décode cathodiquement la chair et peine à le recoder correctement ». Dans l’oeuvre de David Cronenberg, la vérité des images est mise en doute par un certain nombre « d’hypothèses magiques ».

Il est en outre à noter que les nouveaux médias (video, nouvelles technologies digitales) constituent aujourd’hui la condition commune et générale de l’art contemporain, tant dans le domaine de la photographie, que de l’estampe ou des images en mouvement et du son, du point de vue des supports de création, de diffusion.

Parmi les principaux artistes canadiens de stature internationale, on citera : Roy Arden, Janet Cardiff, Stan Douglas, Marcel Dzama, Rodney Graham, General Idea, Mark Lewis, Ken Lum, Michael Snow, Jeff Wall, Ian Wallace, Charles Pachter, Vera Frenkel, Edward Burtynsky. (beaucoup de ces artistes sont présents dans les collections françaises). En ce qui concerne les artistes de la jeune génération, on citera : Geoffrey Farmer, Julia Fray, Hardley and Maxell, Janice Kerbel, Damien Moppet, Isabelle Pauwells, Judy Radu, Kevin Schmidt, David Rokeby, Paul Butler, Shary Boyle, Micah Lecier, notamment. Jeffrey Farmer et Luis Jacob représenteront le Canada à la prochaine Documenta 2012. L’exposition My Winnipeg, diligentée par la Maison Rouge durant l’été 2011et co- produite par le Centre d’art Plug-In ICA à Winnipeg, a pu faire découvrir au public français la jeune génération d’artistes canadiens.

Les institutions artistiques au Canada de l’Ouest :

Héritiers des centres d’art autogérés des années 60-70 fondés par des collectifs d’artistes, les lieux en charge des arts visuels présentent des caractéristiques communes :

Ce sont des institutions associatives (autant de non -profit art spaces, sur le modèle américain), financés principalement par des fonds publics, s’inscrivant pour certaines dans le contexte d’une grande université, sous la forme d’un college ou d’une faculty, ou d’une school of visuals arts, munie d’une galerie d’exposition, d’un ou de plusieurs auditoriums de projection, d’un véritable service d’édition professionnel qui éditent des livres, en direction des auteurs, essayistes, théoriciens, ainsi que des multiples d’artistes, estampes. C’est notamment le cas des Emily Carr University Press, des Presentation House Editions, émanant du lieu de diffusion Presentation House (Vancouver) ou du Banff Centre Press.

L’enseignement de nature systématiquement interdisciplinaire s’inscrit dans la perspective fondamentale de la Recherche. Ainsi les dimensions de « théorie » et de « pratique » n’y sont pas pensés sur le mode de la dichotomie. Ces espaces de création, de production, de diffusion, sont aussi des lieux de résidences. Possédant bien souvent des archives, des oeuvres (avec la possession des droits patrimoniaux attachés ou les droits de diffusion/distribution) ces lieux gèrent des bases de données en ligne et papier.

Enfin, il est à souligner que tant à Toronto qu’ à Vancouver ou Banff, les lieux de soutien à la création et leurs responsables entretiennent des liens professionnels très étroits, visant à établir une véritable synergie entre tous les pôles qui peuvent ainsi organiser en commun des événements ainsi pensés en amont.
Concernant les dispositifs de soutien à la création, le Conseil des Arts assure cette mission. Le Conseil des Arts est une société d’état fédérale, créée en 1957, afin de « promouvoir l’étude, la diffusion des arts, ainsi que la production des oeuvres. Il offre des subventions et du service aux artistes, et aux organismes professionnels canadiens dans les domaines des arts médiatiques, des arts visuels, de la danse, des inter-arts (performances) de la lecture et des éditions, de la musique, du théâtre. Les subventions aux créateurs peuvent être substantielles. Des institutions similaires existent aux niveaux provinciaux et municipaux.

Les villes de Toronto et de Vancouver :

Les villes de Toronto et de Vancouver s’inscrivent dans des contextes architecturaux et urbains en complet essor et développement, mettant en exergue, à la manière des grandes métropoles contemporaines, la dialectique du centre et de la périphérie, l’Ouest du Canada constituant lui-même un territoire aux confins, à la marge du continent américain.

Identité urbaine fluctuante, redécoupage par blocs, phénomène de « gentryfication »généralisé de zones urbaines du centre -ville par l’implantation d’institutions culturelles ou de malls, sont les composantes post-modernes de ces deux mégapoles canadiennes. Comme l’écrit Nadia Tazi dans le catalogue Mutations :
« Les notions de centre et de périphérie ont perdu leur stabilité. Celle de périmètre devient toute relative. La tectonique des strates qui fait souvent image ne rend pas compte ni du mouvement ni des interactions à l’oeuvre. Plus généralement, la ville a perdu son lieu. Elle est tendanciellement partout et nulle part ; instance introuvable, corps commun et qui, désignifié, ne fait plus organisme, espace surinvesti et éclaté, quadrillé, dédoublé et débordé, qu’on s’épuise à poursuivre, de périphrases en maîtres mots, dans la complexité, le contrôle, le chaos, le vectoriel, le fractal, le générique, le diffus, le pandémonique ».

Les compositions photographiques de Jeff Wall ou de Roy Arden ont su très tôt mettre en scène ces métamorphoses sociales à l’oeuvre à Vancouver.
Ces villes offrent néanmoins un contexte architectural et intellectuel substantiels, attirant à elles les grandes figures de l’art contemporain, tel que Dan Graham qui vécut longtemps à Vancouver.

En termes de repères bibliographiques sur l’émergence de l’art vidéo et de la constitution d’une écologie des images au Canada dans son moment historique, on lira :

« Video Has Captured Our Imagination », Video re/View:The Best Source for Critical Writingson Canadian Artists’Video ; Ed Peggy Gale and Lisa Steele, Toronto : Art Metropole/VTape, 1996. A l’origine, publié dans Parachute 7, été 1977.
Douglas Davis, « Filmgoing/Videogoing, Making Distinctions », Video Culture : A Critical Investigation, Ed. John Hanhardt, Rochester : Visual Studies Workshop Press, 1986.
Timothy Drucker, Iterations : The New Image, New York : International Center of Photography, Cambridge, MA, MIT Press, 1993.
Before and After the I-Bomb : An Artist in the Information Environment, Ed. Peggy Gale, Banff, Banff Centre Press, 2002.

Générique

- Avec à Toronto :

Darren Copeland, Directeur artistique du festival Naisa (New Adventures in Sound Art)
Lisa Steele, Kim Tomczacek, directeurs de Vtape.
Wanda Vanderstoop, directrice du service de la distribution.
Pablo de Ocampo, Directeur artisitque, Kate Mac Kay, programmatique, Images Festival, en présence de Laure Dahout, chargée de mission audiovisuelle, Consulat Général de France à Toronto.
Michelle Jacques, conservatrice adjointe pour l’art contemporain à la Art Gallery of Ontario ( AGO).
Olga Korper Gallery, pour le lancement de la revue Canadian Art-Winter 2012. Andrea Picard, programmatrice au TIFF- Toronto International Film festival.
Barbara Fischer, directrice de la Justina M. Barnicke Gallery et Cristof Migone, directeur de la Blackwood Gallery, à l’Université de Toronto. Gael Morel, conservatrice du Ryerson Image Centre, Pierre Tremblay, Professeur associé, à la School of Image Arts de l’Université Ryerson, Toronto. Mélanie Brian, curatrice de l’espace d’exposition The Power Plant et Stan Douglas. Noah Cowan, directeur artistique de la TIFF Bell Lightbox et Laurel Mac Millan, responsable des expositions.

- Avec à Vancouver :

Ken Lum, artiste. Norman Armour, directeur du PuSh Festival, et de Lorna Brown, artiste et commissaire indépendante, curatrice du projet virtuel Institutions by Artists. Scott Watson, directeur et curateur de la Morris and Helen Belkin Art Gallery Université de Colombie Britannique – UBC)
Elspeth Pratt, artiste et directrice adjointe de la Simon Fraser University- School of Contemporary Arts (composée des cinq facultés du Visual Art Program), et avec Collin Browne, artiste et enseignant, à la Audain Gallery, sur le site de Wooodwards. Bruce Grenville, curateur et Daina Augaitis, conservatrice en chef, historienne de l’art vidéo, à la Vancouver Art Gallery. Philippe Pasquier, universitaire (Simon Fraser University- School of Contemporary
Arts), compositeur de musique générative, membre du Vancouver New Music Festival. Caitlin Jones, conservatrice et directrice de Western Front. Kitty Scott, directrice du département des arts visuels et Jessie McKee, curateur, Banff Centre (Calgary). Rencontre avec Kevin Schmidt (Vancouver), artiste en résidence. Ian Wallace, artiste. Reid Shier, directeur de Presentation House. Amy Kazymerchyk, curateur à Vivo et programmatrice à la cinémathèque de Vancouver.

- Et, avec :

Raynald Belay, attaché culturel, Consulat Général de France, Vancouver.
Claire Le Masne, attachée culturelle, Consulat Général de France, Toronto.
Laure Dahout, chargée de mission audiovisuelle, Consulat Général de France, Toronto.
Et Madame la Consule Evelyne Decorps, Consule de France à Vancouver.

Avec l’aimable assistance de :

Juanita Odin, assistante de Raynald Belay, Consulat Général de France, Vancouver.
Philippe Pouet, chauffeur au Consulat Général de France, Vancouver.
Marie- Hélène Tessier et le personnel de l’Hôtel Waldorf.


Pascale Cassagnau, inspectrice de la création, responsable des fonds audiovisuels, Centre national de arts plastiques, Ministère de la culture.

Dernière modification : 16/02/2012

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